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Istanbul PeraLes choses sérieuses

Je suis née à Istanbul.

Mais mes parents ont presque aussitôt déménagé en France, à Paris. En ce temps-là Internet n’existait pas mais, Bob Marley et Brassens étaient toujours vivants. Notre télé était en noir et blanc, Poivre d’Arvor débutait sur Antenne 2 et Starsky n’allait pas sans Hutch.

Je n’avais aucun souvenir de « là-bas », mes parents n’en parlaient jamais. Ils n’avaient pas  d’autres photos que celles où je pose, invariablement, le regard noir et l’humeur contrastant avec ma belle robe achetée pour l’occasion. La vie parisienne, les « choses  sérieuses » prenaient le dessus, reléguant dans l’oubli la ville mystère et le bébé boudeur.

Jusqu’à ce que ma mère décide de nous y emmener, un été, mon frère et moi.

Qu’est-ce qui est-arrivé en premier ; la chaleur ou le bruit ?

Le soleil trépigne, tout le monde parle en même temps. Des garçons de café caracolent avec leur plateau de thé ; les hommes devisent, les femmes s’organisent. Les chats peu amènes m’observent tandis que la lumière me brûle les yeux. Comme à Orly, ma mère promet une distribution de claques si on n’est pas sage. J’ai dix ans.

Le temps est passé, nous avons déménagé à nouveau. Puis j’ai emménagé, embrassé les « choses sérieuses » à mon tour. Pris le métro, frimé avec mon premier portable, celui avec l’antenne ridicule. Puis j’ai changé de siècle, de forfait.

Je mange végétarien et consulte régulièrement le vétérinaire, les magazines de sa salle d’attente qui prônent le design, le rangement.

Il neige sur les rues en pente. C’est sûr, je vais me rompre le cou sur l’asphalte glissant, finir dans une cabane à chat en contrebas.

Quelle idée, quelle lubie ! Ma mère lève les yeux, secoue la tête. Je lui explique que je ne peux pas prendre de vacances en été et que moi aussi,  j’ai fait du rangement.

J’ai retrouvé la photo du bébé au regard noir.

Je suis arrivée par le dernier vol. J’ai quarante ans.

C’est janvier à Istanbul.